Joan Larroumec: Depuis récemment on décompose...
Depuis récemment on décompose le TFR, nombre d’enfants par femme, en TMR (part de femmes devenant mères) × CPM (enfants par mère). C’est une nouveauté méthodologique importante pour identifier d’où vient la baisse des naissances.
Ainsi il y a des pays qui ont vu leur fécondité chuter principalement parce que peu de femmes deviennent mères. Mais quand les femmes ont des enfants, elles en ont environ deux. C’est le cas du Japon (1,14 = 0,546 × 2,08), de l’Espagne (1,10 = 0,566 × 1,94), de l’Italie (1,18 = 0,583 × 2,02) ou de Singapour (0,97 = 0,465 × 2,09).
En général cela est dû à deux grandes familles de raisons :
1.Des sociétés peu adaptées à concilier travail et maternité. Dans ce cas un certain nombre de femmes préfèrent avoir une carrière plutôt que d’être mères, ou refusent un contrat conjugal qui les enferme dans le rôle domestique. Il s’agit de pays comme le Japon et Singapour.
2.Des sociétés où une partie importante des jeunes, notamment les hommes, sont en grande difficulté économique : chômage, emploi précaire, logement inaccessible, vie prolongée chez les parents. Dans ce cas ils ne peuvent pas fonder un foyer, ou trop tardivement. Il s’agit de pays comme l’Espagne et l’Italie.
Ces pays ont des fécondités faibles, mais pas les plus faibles.
Deux grands pays présentent une version extrême de ce profil : peu de mères, mais des familles constituées nettement plus grandes qu’ailleurs. Les États-Unis (1,57 = 0,625 × 2,51) ont le CPM le plus élevé de l’Occident : une Américaine sur trois ne devient pas mère, mais celles qui le deviennent font deux enfants et demi, écart qui recouvre la polarisation entre une Amérique religieuse et conservative à trois enfants et des métropoles au profil quasi sud-européen. La Russie (1,40 = 0,589 × 2,38) a un TMR presque japonais pour une raison différente : quinze ans de politique nataliste ciblée sur les deuxième et troisième enfants ont soutenu l’agrandissement des familles existantes, pendant que la guerre et la perte de tout horizon poussaient les jeunes à reporter indéfiniment l’entrée en parentalité, contre laquelle aucun transfert ne peut rien.
Il y a à l’inverse des pays où presque toutes les femmes deviennent mères, mais s’arrêtent à un ou deux enfants, par héritage du modèle post-communiste de l’enfant unique précoce ou à cause du coût de l’agrandissement de la famille. Ce sont des pays comme la Bulgarie (1,60 = 0,808 × 1,98) et le Portugal (1,30 = 0,717 × 1,81). Ces pays ont en général une fécondité plus élevée.
Enfin il y a les pays qui souffrent à la fois d’un faible nombre de mères et d’un faible nombre d’enfants par mère. Ils cumulent les raisons précédentes. Mais l’enfant y coûte aussi très cher, matériellement et parce que l’investissement parental attendu y est démesuré (éducation, concours, activités extra scolaires, etc) Ce sont les pays au bord de l’extinction démographique : la Corée du Sud (0,80 = 0,499 × 1,60), Taïwan (0,70 = 0,388 × 1,79), la Chine (1,13 = 0,612 × 1,85), Macao (0,47 = 0,288 × 1,62).
La France de 2024 est touchée sur les deux critères à la fois, mais de façon encore peu dramatique : 1,61 = 0,716 × 2,24, au-dessus de la moyenne européenne sur les deux facteurs, au max d’aucun. L’Allemagne (1,32 = 0,628 × 2,10) a le même profil que la France, mixte, en un peu plus mauvais sur chaque critère. Mais chaque critère se multiplient, le différentiel est de 0,3 enfant par femme, ce qui équivaut à des millions de naissances en moins par génération.
Quelles sont les marges de progression pour la France ? Probablement environ 0,1 en TMR, guère plus (vers la Bulgarie à 0,808, Israël à 0,837). Plus de marge sur le CPM, où l’on pourrait chercher 0,2-0,3 (vers les États-Unis à 2,51, la Moldavie à 2,64).
Pour passer à 2 enfants par femme et donc au seuil de renouvellement, il faut donc viser à ce que 80% des Françaises deviennent mères et qu elles aient en moyenne 2,5 enfants.
Il faut donc deux salves de mesures pour sauver la démographie française :
Augmenter le nombre de mères, ce qui signifie faire advenir les couples et le premier enfant plus tôt :
•Un choc logement pour les moins de 30 ans. (Construction massive et accès privilégié).
•Sécuriser économiquement les 22-30 ans : c’est le prédicteur le plus robuste de la mise en couple dans toute la littérature (Japon, Espagne, pays nordiques). Cela passe par l’entrée plus précoce dans la vie active et la fin du sas de précarité entre diplôme et CDI.
•Droit opposable à la crèche dès le premier enfant, avec son universalité et sa gratuité.
Augmenter le nombre d’enfants par mère :
•Un transfert financier massif et ciblé par rang. De plus en plus élevé selon le rang, avec le paquet sur le troisième enfant. Ça doit se compter en dizaines de milliers d’euros au minimum.
•Un statut de la famille nombreuse qui ouvre de nombreux droits : exonération d’impôt sur le revenu à vie dès le troisième enfant et baisse des cotisations retraite substantielle par enfant, par exemple.
•Une société redéfinie pour les familles de 3 enfants : pour atteindre 2,5 enfants par femme, il faut que tout soit pensé pour des familles de 3 enfants et non pas deux comme aujourd’hui. Besoin en masse de logements avec 4 chambres en particulier.
Et une condition transversale, sans laquelle tout le reste est perdu : la stabilité. Les effets mesurés les plus forts apparaissent quand la politique est affichée comme nataliste et crue durable. Un dispositif garanti sur trente ans, hors des alternances.
La France est remarquablement bien positionnée pour échapper à l’effondrement démographique.
À condition de mettre le paquet tout de suite, avant que les conditions se dégradent trop.
https://x.com/larroumecj/status/2093765107750740057